Un Bernard Werber 2.0 rencontre Vinge, Brin et Baxter dans un chef-d’oeuvre de Hard SF anti-Starship Troopers mettant au centre de son univers la coopération, l’empathie et l’ouverture vers l’autre
Adrian Tchaikovsky est un auteur britannique confirmé (et, dans la vie de tous les jours, un juriste), écrivant aussi bien de la Fantasy (son cycle Shadows of the Apt, qui compte la bagatelle de dix romans, plus un peu de Flintlock et même de la Fantasy à la limite de la parodie) que de la science-fiction. Children of Time relève de ce dernier genre : lauréat du prix Arthur Clarke 2016, ce livre a impressionné d’autres écrivains de SF (et pas des moindres : citons James Lovegrove et Peter Hamilton) par l’ambition de son propos. L’auteur est un entomologiste amateur, et le monde des insectes a fortement inspiré son oeuvre (dans Shadows of the Apt, chaque civilisation tire son nom et certaines de ses particularités d’un type d’arthropode particulier). De plus, souvent, dans ses livres, la technologie n’est pas statique mais évolue constamment. Children of time ne fait pas exception : suite à une expérience d’élévation (comme chez David Brin) qui a mal tourné, nous suivons l’évolution de races d’araignées, de fourmis et d’autres créatures sur une planète extrasolaire, tout en contemplant les efforts désespérés des derniers représentants de l’humanité pour survivre à l’auto-destruction de la Terre.
C’est avec cet ouvrage que j’inaugure la lecture (quasi-)systématique d’au moins un livre en VO chaque mois. Afin que vous soyez à même de les retrouver très facilement, les romans lus en anglais sont regroupés en tags (le nuage d’étiquettes se trouve tout en bas de la colonne de droite du blog), un pour la Fantasy, un pour la SF, un pour l’uchronie, etc. Cliquez sur le tag correspondant et vous arriverez sur une page centralisant toutes les critiques concernées.
Le contexte *
* Shock the monkey, Peter Gabriel, 1982.
Le livre couvre plusieurs milliers d’années, mais commence dans un futur indéterminé mais relativement (et j’insiste sur le « relativement ») proche (un cadre Postcyberpunk), en orbite autour d’une planète extrasolaire baptisée Monde de Kern (du nom de la scientifique à la tête du projet qui y est conduit). Dans cet univers, les « progressistes » tentent de diversifier ou de répandre la vie terrestre / l’intelligence (y compris artificielle) ailleurs dans le cosmos, ainsi que de faire évoluer l’humain lui-même (via la génétique), tandis qu’un groupe de « conservateurs » radicaux, le Non Ultra Natura (en gros, « pas plus loin que la Nature » ; ou NUN <– l’auteur a de l’humour, ce mot anglais signifie Nonne), combat (y compris par la violence) ces tentatives, voulant livrer à l’homme « naturel » et à lui seul la galaxie.
Lorsque le livre démarre, le vaisseau de Kern, le Brin 2 (<– hommage à un auteur qui a beaucoup influencé cet ouvrage) a fini la terraformation d’un monde extrasolaire et s’apprête à lancer la dernière phase de l’opération avant d’entamer le long voyage (infraluminique) vers un autre soleil, pour reproduire le même type de processus. Cette ultime étape consiste à larguer sur la planète des milliers de singes, ainsi qu’un nanovirus conçu pour leur faire subir une évolution / élévation accélérée « à la Brin » (comme dans le cycle Élévation). Un membre de l’équipage est supposé rester en arrière, en hibernation, dans un module autonome diffusant un message radio vers la planète autour de laquelle il orbite, et ce jusqu’à ce que la société de néo-primates soit suffisamment développée pour comprendre les problèmes mathématiques contenus dans l’émission et y répondre en envoyant un signal radio en retour.
Malheureusement, un membre de NUN est à bord, et il va causer la destruction du Brin 2 et des singes. Seul le docteur Kern va survivre, en prenant place dans le module orbital autonome. Elle va alors se placer en hibernation, attendant du secours depuis la Terre. Sauf que… là bas aussi, le NUN a fait des siennes, et c’est la guerre ouverte avec les progressistes. Vu le niveau technologique des armes utilisées (y compris des virus informatiques qui s’attaquent aussi à l’infrastructure), la guerre jette à bas la civilisation, sur la planète bleue et ses colonies du système solaire, en à peine une semaine. Les virus informatiques se propagent via les liaisons radio vers les avant-postes extrasolaires, et en quelques décennies (temps de transmission à la vitesse de la lumière), c’est l’intégralité de la civilisation qui s’effondre. S’ensuivra un hiver (nucléaire ?) de mille ans, avant que l’humanité n’atteigne à nouveau l’espace, sans toutefois approcher le niveau technologique de ses ancêtres, sinon en « cannibalisant » les anciennes installations orbitales décrépites.
Sur le monde de Kern, le nanovirus n’a plus de singes sur lesquels travailler, et tous les autres vertébrés ont été immunisés à ses effets pour éviter d’entrer en compétition avec les super-singes. Seulement voilà, personne n’avait pensé… aux invertébrés. Le virus va trouver un terrain inattendu mais relativement fertile chez les fourmis, les stomatopodes marins (des sortes de crevettes prédatrices) et surtout chez les araignées. A partir de là, la narration va suivre, en alternance (à raison d’un chapitre chacun, sauf pour celui de Kern, qui est épisodique et est parfois intégré dans le chapitre consacré aux autres protagonistes), trois points de vue : celui de la civilisation arachnide, celui du Dr Kern et de l’IA de son vaisseau, et enfin celui de l’équipage d’un vaisseau-arche ayant fui la Terre mourante et se dirigeant vers le Monde de Kern (également appelé la Planète Verte).
Sauts temporels *
* Lullaby, The Cure, 1989.

Outre l’alternance de points de vue, la narration est caractérisée par des ellipses temporelles : d’un chapitre vu selon le point de vue arachnide à un autre, il peut se passer des décennies, des siècles, voire des millénaires. Afin que le lecteur ait des personnages auxquels s’identifier, nous suivons des femelles et des mâles issus de la même lignée, et qui portent le même nom à chaque chapitre : Portia, Bianca, Fabian, Viola. La Portia du chapitre x+1 ou x+2 est ainsi censée être la descendante de celle du chapitre x, et ainsi de suite.
Côté Dr Kern, le problème est réglé par la mise en sommeil cryogénique, et de la même façon, les membres-clefs de l’équipage de l’arche Gilgamesh ne se réveillent qu’à un intervalle atteignant des siècles, voire des millénaires. De cette façon, nous pouvons suivre l’évolution de la diaspora humaine et de la civilisation néo-arachnide (par analogie aux néo-dauphins et -chimpanzés de David Brin) sur une très, très longue période de temps. Celle-ci est nécessaire pour que l’évolution (grandement accélérée par le nanovirus, qui fait que des millénaires suffisent là où, naturellement, des millions d’années auraient été nécessaires) de l’espèce, puis de la civilisation arachnide parvienne à son terme, et pour prendre en compte le temps de trajet de vaisseaux infraluminiques parcourant des dizaines d’années-lumière.
L’évolution arachnide est absolument fascinante : on suit d’abord les changements anatomiques (augmentation de taille) puis génétiques (le nanovirus permet de transmettre des « Understandings » d’une génération à une autre, en clair des souvenirs et connaissances transmis via l’ADN) et mémétiques (notamment une tendance moindre au cannibalisme -les femelles dévorant les mâles- et accrue à la coopération plutôt que la compétition et à l’empathie).
Dans une seconde phase, on suit l’évolution de la civilisation arachnide, de ses luttes contre d’autres insectes intelligents (fourmis) à ses conflits internes, notamment pour des questions religieuses. En effet, le test d’intelligence diffusé par le module orbital du Docteur Kern est vu… comme un message de Dieu !
L’autre point de vue est celui de derniers survivants de l’humanité, les 500 000 qui se trouvent en sommeil cryogénique dans les vastes cales du vaisseau-arche Gilgamesh. Cette civilisation là va aussi évoluer, en un étrange parallèle de celle des araignées : elle aussi aura ses problèmes de guerres, de luttes intestines, ses bouffées messianiques. Cette évolution en miroir des deux cultures est assez fascinante, à vrai dire, mais elle ne doit pas cacher une grande force du roman : la non-anthropomorphisation des araignées (je vais y revenir). De plus, à partir d’un certain stade du roman, les deux évolutions vont diverger : tandis que les uns vont progresser vers le zénith de leur civilisation, les autres vont au contraire retomber dans des stades plus primitifs.
J’ai toujours beaucoup apprécié les histoires qui suivaient le sort d’une famille, d’une espèce, d’un pays, d’une planète ou d’une civilisation sur une très longue période de temps, d’où mon intérêt pour des œuvres comme Fondation d’Isaac Asimov ou Évolution de Stephen Baxter, par exemple. Si vous êtes comme moi, vous allez carrément en avoir pour votre argent avec ce livre, d’abord du fait de la grande échelle temporelle, et ensuite du fait qu’on passe de simples animaux qui viennent d’être infectés par un nanovirus à une brillante civilisation technologique. Le worldbuilding est donc tout à fait impressionnant.
Genre(s), ressemblances et inspirations
Avant de vous parler plus en détails des forces et des faiblesses du livre, il me faut être un peu plus précis sur deux points, qui sont le ou les genre(s) dans le(s)quel(s) il peut être classifié, ainsi que ce par quoi il a été inspiré.
Avant, tout, il s’agit de Hard SF. Non, non, ne fuyez pas, j’en vois qui se disent « En anglais et Hard SF ? Trop dur pour moi ! ». Ce n’est pas du Greg Egan, ça reste très compréhensible quel que soit votre niveau de connaissances scientifiques ou votre affinité avec ces matières. Par contre, si vous aimez la biologie, vous allez être aux anges, car si la Hard SF fait souvent la part belle aux sciences physiques, elle laisse comparativement moins de place à la zoologie, la biologie (sauf à la rigueur la génétique), l’évolution ou la chimie. J’ai d’ailleurs classé ce roman dans mon cycle SF biologique.
Mais cet aspect, ou ce classement, n’est pas le seul : il y a un net aspect post-apocalyptique (effondrement de la civilisation humaine), un incontestable aspect Planet-Opera (sur le Monde de Kern), un autre trans-humaniste (l’upload de consciences humaines dans des matrices informatiques et la fusion esprit humain digitalisé / IA jouent un rôle très important dans l’intrigue), et enfin un aspect post-cyberpunk / dystopie (ou post-utopie) en début de livre.
Ceci étant posé, il faut aussi expliquer que ce livre est un mélange de la passion pour l’entomologie de l’auteur ET de nombreuses et prestigieuses références : divers points rappellent, outre le cycle-phare de David Brin, évidemment, ainsi que celui de Stephen Baxter que je citais plus haut, Au tréfonds du ciel de Vernor Vinge (civilisation arachnide + évolution sur de longues périodes de temps + interaction avec une civilisation humaine), les Primiens du cycle de Pandore de Peter Hamilton (compétition entre différentes civilisations issues de la même espèce pour les ressources, ton général de la description de leur évolution morphologique et technologique), mais aussi le cycle des Fourmis de notre Bernard Werber national (mais en beaucoup mieux fait, hein).
La narration, basée sur des personnages récurrents revenant (côté arachnide) de génération en génération, rappelle vaguement celle de Chroniques des années noires de Kim Stanley Robinson (même si, dans ce livre, il s’agissait des mêmes personnages qui se réincarnaient à différentes époques).
Si j’avais trois influences à retenir, ce seraient celles de Brin, de Vinge (il y a vraiment de très gros parallèles à faire avec la préquelle d’Un Feu sur l’abîme) et surtout celle de Baxter, en raison des procédés narratifs / du ton utilisés (qui rappellent Évolution) et de la vaste échelle temporelle employée, typique de l’auteur (Accrétion, Les vaisseaux du temps, Évolution, etc).
Au passage, l’auteur n’oublie pas de rendre hommage à ses maîtres : le chapitre 2.5, par exemple, s’appelle « All these worlds are yours » (Clarke), et le 8.1 « To boldly go »… D’ailleurs, la fin (très réussie) a lieu dans un esprit très Star Trek, je trouve.

Quelques faiblesses…
Avant de parler des nombreuses et grandes forces du roman, un mot sur ses quelques faiblesses : d’abord, et avant tout, certains dialogues (mais pas tous) relativement faibles (la chef-ingénieur a une tendance à placer un « fuck » dans chaque phrase, par exemple). Côté araignées, ce n’est pas gênant, vu qu’il y en a peu, mais par contre, côté humain, c’est plus dérangeant. C’est bien plus sensible dans la première moitié du roman que dans la seconde, par contre.
Ensuite, il y a un piège inhérent à alterner deux points de vue (pdv), dans lequel à la fois auteurs et lecteurs tombent très souvent : le fait que l’un soit comparativement moins intéressant que l’autre, ce qui fait que c’est avec impatience et parfois une certaine irritation qu’on a hâte de finir le PdV qui ne nous passionne pas plus que ça pour revenir à celui qui nous fascine. Personnellement, j’ai souvent trouvé le point de vue humain comparativement (pas forcément en valeur absolue, donc) moins intéressant que celui des arachnides (les deux ne deviennent aussi motivants pour le lecteur l’un que l’autre que dans le dernier quart de l’histoire), qui m’a envoûté de la première à la dernière ligne. Je tiens à préciser que ce n’est pas seulement dû, en toute objectivité, à une affinité personnelle, mais aussi au fait qu’à mon sens, le pdv humain est plus faible que l’autre. La faute, notamment, à des personnages qui peinent à accrocher le lecteur (à part Holsten et, dans une certaine mesure, Lain).
… mais surtout de grandes forces
L’auteur est particulièrement à l’aise dans les longues descriptions de l’évolution des araignées, son histoire est très bien construite, ses influences bien digérées (sans qu’on ait le sentiment d’avoir affaire à un sous-Brin / Baxter / etc ou à un gloubi-boulga insipide car mélangeant trop de références ou de genres), et le rythme est très bien maîtrisé (côté araignées, du moins).
Adrian Tchaikovsky a eu une approche ascendante : il part d’un point de départ simple (les araignées sauteuses de l’espèce Portia Labiata -d’où le prénom Portia utilisé pour les héroïnes arachnides, au passage- se mettent à évoluer à vitesse accélérée du fait d’un nanovirus utilisé dans une expérience d’élévation) et déduit tout le reste des particularités comportementales, anatomiques, physiologiques et surtout sensorielles de cet animal. Tout en découle : société, technologie, perception du monde, mèmes, etc.
Pour moi, ce type d’approche est la marque des créateurs de civilisations autres (extraterrestres le plus souvent, mais pas seulement) ayant en général eu le plus de réussite. Le niveau de détails sur la civilisation araignée est, de fait, hallucinant : il faut aller vers des œuvres comme La paille dans l’oeil de Dieu, par exemple, pour trouver quelque chose d’aussi précis et cohérent.
La perception sensorielle mène à une évolution de la civilisation et de la technologie complètement différente : une araignée, ou leurs ennemis, puis ouvriers (voir plus loin), les fourmis, perçoivent essentiellement le monde de façon tactile et via l’odorat. L’ouïe, et plus encore, la vue (du moins chez les fourmis), ne jouent qu’un rôle limité (voire quasiment aucun) chez eux. Cela mène à des tas de conséquences, comme le fait par exemple qu’on puisse « hacker » de façon chimique les signaux de reconnaissance ou induisant le comportement des fourmis pour leur faire faire ce qu’on veut, comme les domestiquer ou retourner une horde de fourmis militarisée contre ses maîtres précédents en cas de guerre entre cités-états d’araignées. C’est un peu comme pirater le drone de l’adversaire et lui faire bombarder ses propres bases, ou bien reprogrammer un robot industriel pour lui faire faire une tâche complètement différente.
Lorsque la technologie évolue, les fourmis, elles-mêmes touchées par le nanovirus, sont utilisées comme des robots industriels, donc (activités minières, etc), comme des ordinateurs (le virus a induit chez elles non pas une sapience individuelle, non pas une conscience de groupe, mais une intelligence collective -rappelez-vous toujours qu’en SF, intelligence et conscience sont deux choses bien distinctes : cf le cycle 2001 d’Arthur Clarke ou Vision Aveugle de Peter Watts- : en conséquence, on peut reprogrammer chimiquement -par phéromones- une colonie pour lui faire accomplir des calculs mathématiques complexes, comme une sorte de superordinateur biologique), et même, dans le dernier quart du roman, comme des « nanomachines » à l’échelle centimétrique !
Le comportement atavique des araignées (cannibalisme, les femelles mangeant les mâles, particulièrement après le coït ; prédation, particulièrement envers d’autres araignées) est également très bien pris en compte, à la fois dans la société, la vision du monde et l’évolution technologique, encore une fois. L’araignée est une tisseuse, et donc tout a tendance à être vu comme un réseau (ce qu’est une toile), comme le champ qui permet les transmissions radio, les relations inter-personnelles qui ont tout à voir avec un réseau, encore une fois, et ainsi de suite. Les mâles étant dominés, voire tués par simple caprice par les femelles, on assiste aux efforts de quelques vaillants représentants progressistes pour obtenir leur émancipation, dans un processus qui rappelle celui des femmes après les guerres mondiales ou celui des esclaves, puis des personnes de couleur, dans l’Amérique de l’esclavage puis des décennies allant jusqu’aux années 60 (même aujourd’hui, hélas, si la ségrégation est abolie et si les noirs peuvent accéder aux plus hautes fonctions de l’état américain -Barack Obama, Colin Powell-, la complète égalité n’existe pas réellement, et ce sur aucun plan).
Bref, nous entrons dans un univers sensoriel, dans une variation de l’Histoire qui, si il / elle est parfois étrangement familièr(e) et un reflet des nôtres, s’en éloigne à d’autres moments radicalement. Voilà une belle combinaison entre la SF qui se sert de l’Ailleurs et de Demain pour nous parler de nous, ici, maintenant, et de celle qui nous montre un monde vertigineusement autre. On apprécie aussi, malgré les parallèles avec l’histoire humaine, la non-anthropomorphisation des araignées : leur psychologie est différente, ainsi que leur comportement. Contrairement à l’homme, lors d’un conflit, elles ne cherchent ni la destruction ultime de l’ennemi, ni sa conquête à tout prix et l’effacement de ses particularismes culturels de l’Histoire, mais plutôt son assimilation, sa subversion, sa féauté. C’est encore une fois le reflet de la société araignée : il n’y a pas vraiment de chefs, tout est question de réseaux, de groupes appartenant à la même crèche dans leur enfance, et ainsi de suite. Pour un mâle, la progression sociale, voire même la simple survie, passe par la flatterie, le rôle d’éminence grise, la séduction, et ainsi de suite, bref par la relation avec les Matriarches de la Gyno-anarcho-cratie qu’est la société arachnide.
Mais attention, les araignées ne sont pas le seul intérêt du livre : des thématiques de l’IA et de l’upload, à la dé-évolution des sociétés à la Brian Aldiss ou la Panspermie à la James Blish, nombreux sont les thèmes typiques de la Hard SF qui sont traités. L’impact de l’environnement sur le type de technologie mis au point est également de la partie : si celle des araignées, basée sur la soie (vous ne le savez peut-être pas, mais à diamètre égal, un fil de soie d’araignée est beaucoup plus résistant qu’un câble… d’acier), la biochimie et la symbiose, est différente de celle des humains, basée sur le feu, le métal et l’électricité, ce n’est pas seulement en raison de particularités anatomiques ou de visions du monde différentes. Le fait que le Monde de Kern ne dispose pas de carburants fossiles, du fait de sa récente terraformation, induit par exemple l’absence du moteur à explosion.
J’ai personnellement beaucoup apprécié cette description de voies autres de développement technologique : l’auteur nous montre que celle que l’humanité à prise n’était pas forcément la seule, et que, si un jour, nous devions rencontrer de vrais aliens, nous devrions nous garder de toute présomption dans quelque sens que ce soit à ce niveau.
Autre est aussi le monde décrit, où le nanovirus fait qu’il n’y a pas de frontière nette entre sapients et non-sapients, mais un long continuum.
D’ambitieuses thématiques, très bien exploitées
Une thématique surprenante, qui émerge dans la deuxième moitié du roman, est celle des Anciens Astronautes, qui semble plutôt à la mode depuis quelques temps en SF puisque chez nous aussi, le cycle de Stéphane Przybylski exploite certains de ses éléments. La différence est cependant qu’ici, c’est nous, les humains, qui sommes les Dieux venus des étoiles pour cette civilisation de néo-araignées. Un twist très intéressant, je dois dire.
Ce livre est aussi (et peut-être surtout) un anti-Starship Troopers : alors attention, hein, pas d’anti-militarisme primaire chez moi, j’ai lu et apprécié le livre d’Heinlein, mais sur un plan précis, le livre de Tchaikovsky en est un contre-exemple flagrant. En effet, ici, c’est l’humain le monstre… inhumain, si j’ose dire, et l’arachnide, malgré son apparence, malgré l’aura de peur et de dégoût qu’il provoque instinctivement chez la plupart d’entre nous, qui applique, si j’ose dire, les solutions les plus humanistes à ses problèmes, même ceux qui menacent l’existence de sa civilisation, voire de son espèce même. A cet égard, la pré-fin est assez magistrale, d’ailleurs.
Je ne reviens pas sur l’intérêt de montrer le fait que d’autres voies de développement technologique sont possibles, pour plutôt vous parler du fait que ce roman est une description vivante et magistrale du gouffre d’étrangeté et d’incompréhension qui peut séparer deux espèces alien l’une de l’autre, et ce sur tous les plans : communication, vision du monde, façon de vivre, architecture et conception de machines, etc. De façon plus générale, c’est aussi une réflexion et un signal d’alarme sur la probable inaptitude de l’humanité à établir une relation avec une espèce extraterrestre sans que celle-ci ne soit basée sur l’usage de la force et sur la domination, sans qu’on ne s’aperçoive de l’impossibilité de communiquer avec l’étranger, sinon par la violence. Un des personnages a d’ailleurs, à la fin du livre, une prise de conscience à ce sujet : la nature profonde des humains est de détruire (ceux qui leur barrent le chemin, l’environnement, les autres espèces de leur planète, etc), alors que celle des araignées est de construire (à commencer par leur toile).
Au final, le thème ultime du livre est l’empathie, ce qu’elle peut permettre de construire, les erreurs et tragédies qu’elle permet d’éviter.
En conclusion
Dans cet anti-Starship Trooper, une expérience d’élévation de singes vers l’intelligence-conscience (à la David Brin) sur une planète extrasolaire tourne mal, et ce sont les araignées qui se mettent à évoluer à leur place. Des arachnides qui, confrontés des milliers d’années plus tard aux descendants de l’humanité, fuyant dans leur arche spatiale une Terre empoisonnée et inhabitable, se montreront sous un jour plus humaniste que les humains !
Ce très grand roman de Hard SF mélange avec maestria de prestigieuses références, qu’elles viennent de Brin, de Vernor Vinge (il y a d’évidents parallèles à faire avec Au tréfonds du ciel), de Stephen Baxter (les échelles temporelles utilisées, qui se comptent en milliers d’années, sont tout aussi vertigineuses que celles couramment employées par cet auteur) ou de Star Trek. Le worldbuilding, de très grande qualité, nous montre avec brio une société résolument autre, que ce soit dans ses voies de développement technologique, dans son univers sensoriel ou dans sa façon d’aborder les crises, y compris (et surtout) les plus graves. Dans son genre très particulier, c’est un livre qui peut aisément être comparé avec ces références que sont La paille dans l’oeil de Dieu ou Vision aveugle (sans toutefois atteindre la vertigineuse profondeur de réflexion et de précision scientifique de ce dernier).
C’est une belle réflexion, très profonde, sur l’humanisme, l’empathie, la communication. Mais c’est aussi un riche livre de Hard-SF, mélangeant uplift, upload de personnalités dans des matrices informatiques, post-apocalyptique, post-utopie, transhumanisme et vaisseaux à congélation interstellaires.
Bref, c’est le meilleur de la SF, que ce soit sur le plan de la réflexion sur les travers de notre époque et de nos sociétés ou sur celui du pur Sense of wonder. On pourra juste émettre un vague bémol sur une partie humaine souvent moins intéressante que les chapitres vus du point de vue arachnide (sauf dans le dernier quart), et sur des personnages souvent plus faibles chez les premiers que chez les seconds. Par contre, la fin est assez formidable, et vient conclure un roman passionnant de bout en bout.
Bref, en une phrase : c’est un nouveau (roman) Culte d’Apophis.
Niveau d’anglais : moyen (tendance facile).
Probabilité de traduction : sorti en français en avril 2018 sous le titre « Dans la toile du temps ».
Pour aller plus loin
Si vous souhaitez avoir un deuxième avis sur ce roman, je vous conseille la lecture des critiques suivantes : celle de FeydRautha sur L’épaule d’Orion, celle de Blackwolf sur Blog-o-livre, de Gromovar, de Lutin sur Albedo, de Lorhkan, de Xapur, du Chien critique, de Yogo le Maki, de Nébal, de Célinedanaë, du Dragon galactique, d’Ombre Bones, de Drums n books, de Sometimes a book, de la Navigatrice de l’imaginaire, de FeyGirl, de John sur Evasion Imaginaire,
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Ça faisait un bout de temps que celui ci était sur ma liste, mais je n’avais jamais trouvé l’occasion de m’y mettre. Jusqu’au jour ou je suis tombé sur un exemplaire VO bradé à 1€, là j’ai compris qu’il y avait un signe !
Au final, j’ai adoré. Toutes les parties sur l’évolution des araignées m’ont passionné, et j’ai trouvé particulièrement bien trouvé que la « fin » fasse écho au reste du roman en reprenant des éléments des différentes « crises » qu’elles traversent à chaque partie. Il m’a fallu aussi un peu plus de temps pour les personnages humains, mais j’ai trouvé Holsten assez touchant dès le départ.
Donc super découverte, je n’avais rien lu de l’auteur et il semble avoir déjà une bibliographie bien fournie donc je vais pouvoir m’en donner à cœur joie, même si je pense attendre un peu avant de lire la suite !
J’en profite, vu que le lien est aussi fait dans la critique, à poser une question qui est en lien avec Un Feu dans l’Abîme (qui a été mon énorme coup de cœur SF de l’année dernière) : dans les deux romans, l’un des premiers contacts qu’une civilisation non-humaine établi avec les humains passe (de façon différente dans l’un et l’autre) par le développement de la radio. N’y connaissant rien, je voulais savoir s’il y avait une base scientifique à cette élément que la radio serait particulièrement abordable même sans technologies avancées. Auriez vous des pistes ou des éléments de réponse?
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ça dépend de ce que l’on appelle technologies avancées. Dans l’histoire réelle, les balbutiements de la transmission sans fil n’ont lieu qu’au tout début du dernier tiers du XIXe. Et il faudra attendre le début du XXe pour avoir des transmissions de voix sur une portée significative. Donc c’est « abordable » dans le sens où ça ne nécessite pas notre niveau technologique actuel mais on est tout de même loin du niveau d’origine des Dards (médiéval) dans le roman de Vinge. Après (et Vinge l’explique bien, si mes souvenirs sont bons), si on a quelqu’un qui a déjà toute la théorie, il peut éviter à la civilisation primitive les erreurs, les essais, les tâtonnements, les théories erronées, les accidents, etc., et lui faire franchir rapidement et simplement des bons de géants en matière technologique. Sans compter qu’une radio primitive est relativement simple à fabriquer : ce n’est pas comme si elle nécessitait des matériaux ou des composants extrêmement rares ou ultra ardus à assembler.
Sur un sujet connexe, je me souviens d’un arc du dessin animé Capitaine Flam où échoué sur une planète primitive, il retraçait toute l’histoire de la technologie pour s’en échapper. Le classique « on fabrique les outils qui nous permettront de fabriquer les outils qui à leur tour nous donneront la possibilité de fabriquer les outils et ainsi de suite x fois jusqu’à arriver à la machine de haute technologie désirée ».
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